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Textes critiques

Editorial de Beaux-Arts Magazine n°222, novembre 2002
Anonyme soit qui mal y pense…

Depuis quelques mois, le milieu de l’art contemporain reçoit par fax de petites histoires dessinées anonymes. Elles mettent souvent en scène les deux directeurs du Palais de Tokyo, des journaux comme Beaux Arts magazine, les Inrockuptibles et des responsables d’institution. La dernière parution concerne exclusivement les chroniques de Nicolas Bourriaud dans Beaux Arts magazines ou plutôt de « Nicolas Bourricaud » dans « Jobarts magazine ». Par ces dessins, le ou les auteurs anonymes caricaturent et critiquent les positions défendues par Nicolas Bourriaud dans sa chronique. Rappelons-le, celui-ci est l’un des rares critiques et théoriciens français largement reconnus au-delà de nos frontières et dont les positions suscitent autant l’adhésion que les regrets. Pour Beaux Arts magazine, l’art doit être un lieu de débat, qu’il concerne son histoire ou son présent. A ce titre, nous sommes fiers que, chaque mois dans nos colonnes, Nicolas Bourriaud exprime, avec une totale liberté rédactionnelle et sans concession, ses conceptions de l’art, ses réactions à des faits d’actualité, qu’il s’agisse de campagnes de pub, d’expositions, de publications… Ses positions suscitent très souvent des réactions et le débat, y compris dans la rédaction. Tant mieux ! Le milieu de l’art, et la presse qui va avec, est atteint depuis vingt ans, d’une profonde atonie et souffre d’avoir le consensus pour règle. Du début du XX° siècle aux années 70, critiques et artistes n’hésitaient pas à prendre leur plume pour exprimer de profonds désaccords, souvent d’ailleurs avec une violence et des mots manquant de nuances. Les auteurs de cette bande dessinée ont dons raison d’exprimer leurs opinions et de critiquer celui qui critique pour faire exister un débat, un échange. Mais ce qui est contestable et dangereux, c’est la pratique de l’anonymat. L’emploi de la lettre anonyme rappelle de mauvaises périodes de l’histoire. On peut cependant le comprendre tant les lois sur la diffamation font risquer aux auteurs de textes polémiques et aux organes qui les publient des risques financiers et juridiques considérables. Cela expliquent pour beaucoup l’atonie dénoncée tant dans les médias sont contraints à s’autocensurer. Mais, ce dont il s’agit aussi, c’est du droit à la parodie, à la caricature et à l’ironie. La condamnation, pou la première fois en trente ans d’exercice, de Noël Godin (cf BAM 215), l’entarteur des « pompeux cornichons », entendez par là les personnalités médiatiques qui « dérapent » pour avoir jeté une tarte à la crème sur Jean-Pierre Chevènement, ne rassure pas sur les tendances liberticides de la société française. Le milieu de l’art semble heureusement plus attaché à certaines libertés. A ma connaissance, aucun des artistes ou critiques représentés par le jeune artiste nancéen Cédric Geney pour sa série des « Portraits ratés des personnalités influentes du milieu de l’art » n’a entamé une procédure judiciaire. L’art doit rester ce territoire de liberté. Il en est même peut-être le garant.

Fabrice Bousteau
Rédacteur en chef et éditorialiste de Beaux Arts magazine.



Article paru dans la presse régionale alsacienne à l'occasion de l'exposition des lauréats du CEAAC en 2003
Jeune artiste nancéen, âgé de 29 ans, Cédric Geney porte sur les milieux de l’art contemporain un regard d’une fraîche drôlerie, décalée et passablement provocatrice. On lui doit des séries, aux titres évocateurs, de « Portraits ratés des personnalités influentes du milieu de l’art », « Les œuvres que je trouve cool et que j’aurais aimé réaliser » ou encore les « Peintures discursives » qui, à la façon des collages et détournements situationnistes, crucifient tous les discours verbeux sur l’art. Un parasitage jubilatoire et salvateur qui ne peut que susciter la plus grande sympathie.

Serge Hartmann, DNA, décembre 2002.



Présentation rédigée à l'occasion de l'exposition des lauréats du CEAAC en 2003
L’œuvre volontairement protéiforme de Cédric Geney naît d’une distanciation ironique par rapport à la famille, aux relations sociales et aux rouages économico-politiques en offrant au spectateur sa re-lecture du monde contemporain. Ses peintures, dessins ou papiers peints qui fonctionnent en séries se situent « à la limite » comme il le précise lui-même : elles entremêlent en permanence texte et image, et créent une dialectique à la fois subtile et décapante.

Philippe Weiss
chargé de mission au Centre Européen d'Actions Artistiques Contemporaines de Strasbourg.



Texte critique rédigé à l'occasion de l'exposition des lauréats du CEAAC en 2003
Au premier abord, le travail de Cédric GENEY (né en 1974 à Nancy) pourrait se laisser percevoir comme une imagerie ironique prenant pour motifs des figures marquantes d’artistes ou de critiques contemporains, et pour objet un certain type de discours tenu sur l’art de la fin du XX° siècle. Il serait alors tentant, soit de l’apprécier en souriant avec lui du caractère alambiqué des textes mis dans la bouche des personnages figurés, soit de le rejeter au nom d’un idéal pictural qui se contenterait finalement de répéter, cette fois sur un ton indigné, le titre donné par l’artiste à une série de peintures : « Portraits ratés des artistes du mois… » Dans l’un et l’autre cas, l’appréciation favorable ou défavorable de ces œuvres ne serait en fait rien d’autre qu’une simple répétition d’une partie de leur contenu, et tomberait ainsi naïvement dans le piège tendu par une peinture procédant d’un jeu subtil entre texte et image.

En effet, les portraits des personnalités représentées n’ont nullement le caractère d’une caricature qui altérerait agressivement les traits de tel ou tel visage : un certain excès de matière, sensible dans la touche et les coulées de peinture affiche une prise de distance plastique – et non morale – à l’égard des clichés de presse qui, utilisés comme point de départ de ces œuvres, sont devenues aujourd’hui des vecteurs indispensables à la notoriété dans la circulation actuelle de l’art.

La reprise picturale de ce matériau photographique évite tout autant la fidélité et la monumentalité de l’hyperréalisme que l’expressivité du néo-fauvisme car le but que poursuit Cédric Geney n’est pas une « restauration » de la peinture, thème périodiquement remis à l’ordre du jour dans la presse artistique. La facture désinvolte – du moins en apparence – de ces images est en effet sous-jacente à l’inscription colorée et parfaitement lisible de leur titre sur une large part de leur surface, comme si, au-delà de ce trop ostensible aveu de modestie sur sa qualité, l’enjeu – parfaitement atteint – de cette peinture était son activité même : en l’occurrence, sa capacité de mettre en évidence par les signes d’une exécution hâtive, prétendument « ratée », la promotion et la rotation – elles aussi rapides – des « figures de l’art d’aujourd’hui ».

Sans remonter à d’illustres précédents tels que L’enseigne de Gersaint de Watteau ou L’atelier de Courbet, des groupes de personnages typiques du monde de l’art : artistes, marchands, critiques, amateurs ont souvent été représentés dans des tableaux mais le choix de tels motifs n’avait guère d’incidence sur le style pictural développé par l’artiste d’œuvre en œuvre, quels qu’en fussent les sujets. Dans le cas de Cédric Geney, la structure de ses tableaux est au contraire totalement déterminée par le constat qu’il porte et les questions qu’il se pose sur la situation de l’art : les citations de discours sophistiqués inspirés par l’art d’avant-garde se superposent comme une ironique « grille de lecture », comme une parole picturalement incorporée aux scènes de vie quotidienne que ses images représentent sans souci d'innovation formelle.

Cette confrontation des textes aux images ne revêt pas la tonalité polémique des montages situationnistes qui, dans un esprit à la fois critique et ludique, mettaient dans des « bulles » de bandes dessinées des propos philosophiques : ici, l’effort intellectuel laborieusement déployé au fil de ces longues phrases, loin d’entretenir un dialogue entre les personnages, se relâche brutalement dans le doute, l’hésitation, le désaveu, ou le désintérêt des protagonistes de ce bavardage, à la manière dont la couleur dégouline sous les contours des objets et des figures…

L’énergie qui se dégage des œuvres de Cédric Geney n’a donc pas le caractère d’une affirmation d’ordre formel ou idéologique : elle se manifeste au contraire par sa capacité de faire tenir ensemble dans la consistance d’un tableau – mais aussi dans celle d’installations réelles ou virtuelles, dans des photomontages… - des éléments à la fois fragiles et contradictoires : des stéréotypes dont la faible prise sur le réel n’en est pas moins compensée par leur omniprésence dans les esprits ou à la surface des choses ; Des questions irrésolues mais relancées et déplacées du domaine de l’art à celui de la vie quotidienne.

Cédric Geney conçoit son travail « toujours à la limite : de l’Art, du bon goût, de l’anecdote, de la maîtrise, de la facilité, de la provocation, de la pertinence, du plagiat ». Ces termes s’appliqueraient tout aussi bien pour décrire plus généralement la situation de nombreuses œuvres actuelles par rapport au monde où elles tentent de prendre place. Rien d’étonnant dès lors si l’humour est consubstantiel à une démarche qui assume la position paradoxale d’un détachement pleinement engagé dans la quotidienneté de l’art, aujourd’hui, c’est-à-dire en une époque où une temporalité créatrice discrète mais « héroïque » car ponctuée de temps en temps par l’exploit de quelques chefs-d’œuvre – célébrés ou méconnus – tend à faire place à une gestion quotidienne, « professionnelle », d’un agenda d’événements culturels et de relations publiques, désormais indispensables à la promotion sociale d’une production plastique qui se développe en s’interrogeant avec constance et lucidité tant sur son propre statut artistique que sur celui de l’Art d’aujourd’hui.

Paul Guérin
Centre Européen d’Actions Artistiques Contemporaines, Strasbourg.

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